Lionel Jospin, qui proclame publiquement
n’avoir jamais détenu d’actions, est fort embarrassé. Les économistes qu’il a
consulté depuis 1997 lui ont systématiquement conseillé d’ajouter une dose de
capitalisation à la répartition. Les rapports d’Olivier Davanne, Jean-Hervé
Lorenzi, François Morin ou Jean-Michel Charpin ont proposé plusieurs scénarios
au Premier ministre. Ce dernier a opté pour la capitalisation collective,
solution lui paraissant relativement compatible avec le positionnement
idéologique de la majorité plurielle. C’est ainsi que, fin 1998, un article de
la loi de financement de la Sécurité sociale créait le fond de réserve des
retraites.
Jusqu’à présent on en sait peu sur cette entité, rebaptisé « F2R », qui
n’a ni statut, ni règles de gestion. On ne sait toujours pas si elle
constituera des réserves définitives ou des réserves temporaires, destinées à
« lisser » la hausse des taux de cotisation d’assurance vieillesse.
Dans tous les cas, la date jusqu’à laquelle le F2R sera alimenté reste une
inconnue. Or, il s’agit d’un élément crucial puisque, s’agissant d’une
capitalisation collective, certaines générations pourraient être appelées à
abonder le fonds de réserve sans jamais bénéficier de ses fruits. Si
l’indétermination persistait, on peut craindre que l’effort collectif ne se
réduise à une peau de chagrin. En effet, chaque génération aura intérêt à faire
en sorte de minimiser ses contributions et de consommer le plus tôt possible
les dividendes et le capital du fonds.
Autre inquiétude, la politique de placement du F2R n’a toujours pas été
définie. Ses premières dotations ont été investies en bons du Trésor, ce qui
ôte tout intérêt à cette capitalisation « collective ». En effet, l’effort
d’épargne sociale est contrebalancé par l’accroissement de la dette de l’Etat.
Il s’agit d’un jeu à somme nulle puisque les sommes économisées par les futurs
bénéficiaires du F2R seront acquises au détriment des contribuables assumant la
charge de la dette publique. Si cette pratique était réitérée sur une grande
échelle, le fonds de réserve n’offrirait pas une alternative crédible à
l’accroissement des prélèvements obligatoires consécutifs au vieillissement. Il
importe donc que les autorités définissent au plus tôt des règles de gestion
limitant l’importance des placements en titres publics.
En outre, vu le retard accumulé par la France en matière de provisionnement
des retraites par répartitioni, il paraît
indispensable d’opter pour une politique de placement en actions. Sur la longue
période, ce choix est le seul qui procure un couple sécurité-rendement
permettant de limiter la hausse des taux de cotisationii.
En revanche, le placement en actions pourrait présenter l’inconvénient de
conduire un organisme monopolistique à prendre le contrôle d’une part
importante de l’économie française. Un F2R public s’apparenterait en quelque
sorte à une nationalisation rampante, avec tous les risques économiques et
politiques qu’une telle démarche présente. Aussi, l’attribution concurrentielle
de la gestion du fonds de réserve, d’ores et déjà revendiquée par les
établissements financiers, présenterait l’avantage d’offrir un maximum de
sécurité.
Or, le ministre des finances a laissé entendre aux Sénateurs que la gestion
du F2R sera « probablement » assurée par la CDC (« Les
Echos » du 9 juin 2000). Sans remettre en cause l’indépendance et la
qualité des gestionnaires de cet établissement public, il apparaît que ce
projet rappelle certaines liaisons dangereuses.
Dès juin 1850, les autorités confièrent à un établissement adossé à la CDC
le soin de gérer l’épargne retraite des français. La Caisse de retraites ou
rentes viagères pour la vieillesse fut notamment chargée d’administrer un fonds
commun des retraites centralisant l’épargne mutualiste. A défaut de sécuriser
les déposants, le montage financier mis en place par les autorités permettait
d’amortir la dette publique. La caisse de retraite, qui émettait des rentes
viagères, utilisait en effet les dépôts pour racheter des titres de rente
perpétuelle qu’elle éteignait. A plusieurs occasions, le législateur raffina le
dispositif afin de faciliter le placement de la dette publique. C’est ainsi
qu’aux termes de lois de 1894 et 1895 les institutions patronales de retraites
furent contraintes de déposer leurs avoirs à la Caisse nationale des retraites
pour la vieillesse.
In fine les résultats de cette capitalisation furent extrêmement décevants.
L’épargne retraite, artificiellement immobilisée en bons du trésor, fut
sur-exposée à une inflation qui ruina les efforts de générations de prévoyants.
L’échec de la capitalisation administrée rendit nécessaire la transition à la
répartition, dès 1941.
A la lumière de ce précédent peu glorieux, il paraîtrait surprenant que la
gestion du fonds de réserve des retraites soit confiée aux mêmes protagonistes
sans une réflexion préalable. Il est temps d’ouvrir le débat et de déterminer –
en toute transparence – les modalités de fonctionnement du F2R, destiné à
accueillir 1000 milliards de francs d’ici à 2020.
i Aux Etats-Unis, les retraites par répartition
(OASI) accumulent des provisions depuis leur création en 1935. De même, les
régimes de pensions du Canada (RPC) et de rentes du Québec (RRQ) ont capitalisé
dès 1966, tandis que les régimes de retraites nippons ont constitué des
provisions depuis des décennies.s ii Les scénarios
tendanciels tablent sur des taux de cotisation assurance vieillesse de 28,0%
des salaires (indexation sur les prix) ou de 32,4% (indexation sur les
salaires) en 2040, contre 19,2% aujourd’hui. Frédéric LERAIS « Hypothèses
démographiques et évolution des prélèvements pour les retraites » DARES,
Ministère de l'Emploi et de la Solidarité 1999.