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  <title>Quelle retraite ? - Tag - Sécurité Sociale</title>
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  <description>Capitalisation ou répartition, c'est à vous de préparer votre retraite et votre avenir en toute connaissance de cause.
L'objet de ce site est d'alimenter votre réflexion sur la retraite, en vous expliquant comment la préparer au mieux.</description>
  <language>fr</language>
  <pubDate>Sat, 01 Nov 2008 11:00:38 +0100</pubDate>
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  <item>
    <title>Le monopole de la Sécurité sociale face à l'histoire des premières protections sociales</title>
    <link>http://www.quelleretraite.com/post/2007/03/10/Le-monopole-de-la-Securite-sociale-face-a-lhistoire-des-premieres-protections-sociales-par-Nicolas-Marques</link>
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    <pubDate>Fri, 01 Sep 2000 23:33:00 +0200</pubDate>
    <dc:creator>Nicolas</dc:creator>
        <category>Sécurité Sociale</category>
        <category>Monopole</category><category>Sécurité Sociale</category>    
    <description>    &lt;p&gt;&lt;br /&gt;
&lt;q&gt;La plupart des erreurs fondamentales communément commises en analyse
économique sont dues au manque d’expérience historique plus souvent qu’à toute
autre insuffisance de l’outillage de l’économiste.&lt;/q&gt; Joseph Schumpeter .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;1. Introduction&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L’étude de la protection sociale est un domaine de prédilection des
théoriciens du bien-être. Constatant le caractère relativement marginal de
l’offre marchande de protection sociale et la prédominance de dispositifs
publics, ces économistes présentent traditionnellement l’intervention publique
comme une réponse aux carences du marché. La nature quelque peu inductive de
cette démarche transparaît clairement lorsque Kenneth Arrow affirme que &amp;quot;les
situations où l’on observe une absence des marchés sont la marque de leur
inaptitude à proposer les biens et services en question&amp;quot; . Développant le
modèle standard de l’économie publique normative, le prix Nobel américain
recense dans son fameux article de 1963 les spécificités de l’assurance maladie
inhérentes à l’asymétrie de l’information. Il les présente comme autant de
défaillances du mécanisme des prix expliquant la mise en œuvre d’arrangements
institutionnels publics - mais aussi privés - palliant les carences du marché.
Dans les années qui ont suivi, la démarche d’Arrow a été dénaturée par des
économistes oubliant les précautions de leur illustre prédécesseur. Les
différents éléments d’économie de l’incertain, évoqués dans l'article de 1963
ont fait l’objet de développements théoriques soulignant les divergences entre
les marchés réels et l’idéal de concurrence pure et parfaite. Des travaux
formalisés, aux hypothèses nécessairement réductrices, ont été présentés comme
une &amp;quot;justification théorique et une explication de l’existence d’un
Etat-providence universel&amp;quot; . Or, Arrow avait pris soin de préciser dans son
Postscript que l’intervention publique n’était pas la seule issue en cas de
défaillance du marché. En effet, des arrangements non marchands décentralisés
pouvaient permettre de pallier les défaillances du système de prix . Cette
alternative a malheureusement été occultée par nombre de théoriciens des
défaillances du marché. Ecartant les enseignements de l’histoire sociale,
ceux-ci firent l’économie d’une analyse de l’émergence des premières
protections sociales. Faisant comme si les pouvoirs publics étaient à l’origine
de l’offre prévoyante, ces théoriciens du bien-être ont ignoré le développement
des dispositifs sociaux communautaires ou marchands. Ils n’ont ni cherché à
savoir si leur développement avait été effectivement entravé par les
défaillances du marché, ni confirmé l’hypothèse d’une action correctrice des
pouvoirs publics. En dépit de ces limites, l’approche inductive des théoriciens
du bien-être s’est imposée. Leur rationalisation a posteriori de l’intervention
publique a suscité d’autant moins d’interrogations que l’offre privée de
protection sociale était marginale dans certains pays, tels la France, où la
prédominance de dispositifs publics confortait l’hypothèse d’une défaillance du
marché. Néanmoins, force est de constater que la théorie du bien-être ne permet
pas d’expliquer pourquoi les protections sociales - marchandes ou
communautaires - ont subsisté dans d’autres pays ou s’y développent, au gré des
vagues de libéralisation des régimes d’assurance maladie et de retraite. Aussi,
cet article propose-t-il d’analyser la pertinence de la théorie des
défaillances du marché (section 2) à l’aune du développement des premières
protections sociales privées (section 3). Il mettra en évidence le processus
d’apprentissage ayant permis aux assureurs et mutualistes de surmonter
l’asymétrie de l’information (section 4), avant de poser les jalons d'une
analyse économique des choix publics à même d’expliquer la disparition des
protections sociales privées (section 5).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2. La théorie des défaillances du marché&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'argumentation des théoriciens du bien-être tend à présenter l'intervention
publique comme le moyen de pallier les défaillances des consommateurs (2.1) et
des producteurs de protection sociale doublement confrontés à l’asymétrie de
l’information (2.2).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2.1. L’asymétrie de l’information, cause de la défaillance du prévoyant Les
partisans de la théorie des défaillances du marché soulignent que les
consommateurs, confrontés à l’incertitude et à l’asymétrie de l’information,
n’ont pas nécessairement les connaissances leur permettant de se doter d’une
protection sociale adaptée à leurs besoins. Ex ante, les consommateurs
n’auraient pas les aptitudes nécessaires pour se prémunir de façon adéquate
contre les aléas. Ils n’auraient ni une bonne connaissance des différents modes
de prévoyance, ni une information fiable sur les risques qu’ils encourent
personnellement. Cet écueil serait particulièrement gênant en matière de
protection sociale puisque les consommateurs sont rarement en situation de jeu
répété. N'étant que périodiquement confrontés à la réalisation d’aléas lourds,
les prévoyants accumuleraient peu de connaissances à partir de leurs propres
expériences ou de celles de leur entourage proche. Ils seraient en situation
d’incertitude et d’infériorité informationnelle lorsqu’il s'agirait de
planifier l'effort de prévoyance associé aux risques dont ils n’évalueraient ni
les probabilités respectives, ni les conséquences financières . En outre, les
prévoyants pourraient être les victimes d’intervenants peu scrupuleux ayant la
possibilité de sévir sur les marchés de l'assurance où le cycle économique
normal de la production est inversé, l’encaissement des primes précédant
d’éventuelles indemnisations. Ex post, une fois un risque réalisé, les
consommateurs pourraient encore être handicapés par l’imperfection de
l’information. Les économistes de la santé craignent notamment que les
personnes ayant recours au système médical ne se fassent abuser par des
praticiens induisant une demande superfétatoire. Dans un contexte d’asymétrie
de l’information, certains producteurs de soins pourraient en effet multiplier
les prescriptions de façon à maximiser leur profit . Les pouvoirs publics
devraient dès lors se substituer à la Main invisible et contrôler les pratiques
médicales pour empêcher que les producteurs n’abusent sur les quantités ou ne
dispensent des prestations de qualité médiocre . Outre l’argument de
l’asymétrie informationnelle, que certains qualifient de &amp;quot;strictement
paternaliste&amp;quot; , l'intervention publique peut aussi être légitimée par la
nécessité de contrecarrer l'imprévoyance maximisatrice. Un fonctionnement libre
du marché de l'assurance pourrait conduire certains individus à faire sciemment
des investissements préventifs sous-optimaux. En cas de réalisation d'un aléa,
des maximisateurs rationnels s'en remettraient aux filets de protection
communautaires ou publics. Faute de pouvoir faire la différence entre les
situations de détresse subies et celles relevant d'un comportement de passager
clandestin, les dispositifs solidaires d’aide en dernier ressort
contribueraient à accroître le nombre d’imprévoyants volontaires. Cet argument,
magistralement exposé par Alexis de Tocqueville , a été systématiquement mis en
avant pour légitimer les dispositifs d'assurance obligatoire . Repris par
certains économistes, dont Friedrich Hayek , il a profondément marqué des
générations de théoriciens des finances publiques. A l'image de Richard et
Peggy Musgrave, nombre d'entre eux légitiment une conception tutélaire de la
Sécurité sociale. L’assurance sociale obligatoire permettrait notamment
d'éviter que des individus prévoyants ne soient financièrement mis à
contribution pour subvenir aux besoins d'imprévoyants ou de calculateurs .
Ainsi, selon les théoriciens des défaillances du marché, une intervention
publique serait doublement nécessaire pour protéger les consommateurs plus ou
moins bien informés et plus ou moins prévoyants. Cette intervention permettrait
de garantir, ex ante, un niveau optimal de prévoyance et, ex post, une
consommation ou un revenu adéquat lorsqu’un aléa se réalise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2.2. L’asymétrie de l’information, cause de la défaillance du producteur de
sécurité Outre ses effets sur le consommateur, l'asymétrie de l'information
peut aussi handicaper l'assureur. Producteur de sécurité, il constitue des
mutualités au sein desquelles il peut anticiper correctement la sinistralité
globale. Mais la réalisation de ces mutualités homogènes, permettant d'éliminer
globalement les aléas, implique une relativement bonne classification des
risques. Or, les travaux sur l’asymétrie de l’information montrent que la
présence d’antisélection et de risque moral rendent cette tâche difficile, ce
qui laisse planer des inquiétudes quant au fonctionnement d'un marché de la
protection sociale. Une première appréhension a trait à l'antisélection. Cette
notion, connue de longue date par les praticiens de l’assurance, a été
popularisée par George Akerlof. Ce dernier a mis en avant des situations où,
faute de transparence informationnelle, des échanges mutuellement profitables
pourraient ne pas se réaliser. Selon Akerlof, cette configuration se
rencontrerait sur les marchés de l'assurance et notamment sur ceux de
l'assurance maladie . L’antisélection représenterait un danger pour les
assureurs qui, à défaut d’identifier le type de risque d’un souscripteur,
auraient des difficultés à constituer des mutualités homogènes. Il en irait
notamment ainsi des assureurs qui, ne connaissant pas les caractéristiques
individuelles de leurs clients, proposeraient des contrats uniformes tarifés au
risque moyen . Dans ces conditions, ceux que l’on qualifie à tort de &amp;quot;mauvais
risques&amp;quot; seraient les plus gros demandeurs d’assurance au sein d’une population
hétérogène. In fine, les producteurs de sécurité seraient financièrement
déstabilisés faute d'avoir correctement anticipé la sinistralité globale.
Aussi, une sélection adverse mal maîtrisée pourrait provoquer un
rétrécissement, voire une disparition du marché . Une seconde inquiétude, quant
au fonctionnement d'un marché de la protection sociale, a trait à l’aléa moral.
Cette notion caractérise les situations où un assuré pourrait influer sur la
probabilité des états de la nature contre lesquels il s'est prémuni.
Conformément à une distinction mise en avant par Christian Gollier , il existe
un aléa moral ex ante dès lors que l'assuré n'assume plus individuellement
toutes les conséquences financières de ses actes. La personne couverte sera, en
effet, à même de prendre plus de risques ou de diminuer ses efforts de
prévoyance . S'ajoute à cet aléa moral ex ante un aléa ex post lié aux
différents abus à l'assurance. Il est par exemple de notoriété publique que les
fraudes sont particulièrement importantes dans l'assurance transport ou
incendie. Dans ces branches, qui constituent les applications les plus
anciennes de l'assurance, un certain nombre de sinistres résultent de causes
intentionnelles . Si cette éventualité est plus rare en matière de protection
sociale, un aléa moral ex post subsiste néanmoins. L'assureur pourra par
exemple être amené à prendre en charge, sur une durée plus ou moins longue, des
dépenses de santé ou d'indemnisation d'un chômeur. Or, il est possible que
certains assurés adoptent – sciemment ou inconsciemment – un comportement
inflationniste. Ils pourraient maximiser leurs dépenses en se livrant au
nomadisme médical ou en optimisant la durée de leur période de recherche
d'emploi . L'asymétrie de l'information entraverait donc doublement le bon
fonctionnement des protections sociales marchandes. D'un côté, elle
compliquerait sensiblement la tâche des offreurs d'assurance exposés à des
phénomènes d'antisélection et d'aléa moral. De l'autre côté, l'asymétrie
pénaliserait les prévoyants et les consommateurs de soins qui, en situation
d'infériorité informationnelle, pourraient être victimes de prestataires peu
scrupuleux. Afin de valider la pertinence des intuitions des théoriciens des
défaillances du marché, il est intéressant d'analyser le développement des
premières protections sociales. Cela permettra de déterminer dans quelle mesure
il fut entravé par l'asymétrie de l'information.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;3. La réalité des premières protections sociales
privées&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'image d'une démarche initiée par Ronald Coase pour montrer que des biens
traditionnellement présentés comme étant collectifs ont été produits par le
privé , il est intéressant de confronter la théorie des défaillances à
l'histoire des protections sociales. De tout temps, le besoin de se prémunir
contre les aléas de la vie a suscité le développement d’arrangements collectifs
privés et décentralisés. Les premières formes d'entraide relèvent naturellement
de la famille, qui combine la mutualisation intragénérationnelle des aléas et
les transferts intergénérationnels d'enfants subvenant aux besoins des parents
vieillissants . D’autres formes de protections sociales relevaient de la
communauté villageoise ou de la paroisse. Mais ces arrangements relationnels
n'intéressent pas directement l'économiste soucieux d'analyser la pertinence de
la théorie des défaillances du marché. Ces solidarités de proximité, fondées
sur une interaction de longue durée, laissaient en effet peu de place à
l'asymétrie de l'information. En revanche, ce ne fut plus le cas des
protections sociales apparues avec l’ouverture des échanges et du mouvement
progressif d’industrialisation. Adaptées à une société ouverte, elles permirent
d'offrir des services collectifs d'assurance (3.1) et de report (3.2).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3.1. L'émergence de l'assurance contre les aléas à court terme Bien avant
l'apparition des dispositifs publics de sécurité sociale, une protection contre
les aléas de la vie fut offerte par les dispositifs mutualistes ou
assurantiels. Reprenant la tradition d'entraide développée par les confréries,
les corporations ou les compagnonnages, les sociétés de secours mutuels
protégeaient leurs membres contre les aléas de la vie . Généralement composées
de personnes vivant uniquement du produit de leur travail, ces associations
volontaires étaient financées par les cotisations des associés. Une caisse
commune, gérée collectivement, permettait de soulager les adhérents frappés par
l’une des éventualités prévues dans l’acte d’association. Il s'agissait
généralement de venir en aide aux malades, infirmes ou personnes âgées privés
de leurs sources de revenus habituelles. Précisons que, contrairement aux
institutions charitables privées ou publiques, ces sociétés de secours mutuels
garantissaient un droit à l'entraide : les associés disposaient d'une
créance sur le produit de la caisse commune qu'ils avaient préalablement
alimentée . Ces sociétés d'entraide, que l'on retrouve dans toute l'Europe à
partir du XVIIIème siècle, connurent un immense essor en Grande-Bretagne. Dès
le début du XIXème siècle, les 7.200 sociétés enregistrées par la Couronne
comptabilisaient 650.000 adhérents, soit un nombre de prévoyants volontaires
quasiment égal à celui des bénéficiaires des Poor Laws. En outre, il existait
une multitude de friendly societies non enregistrées regroupant probablement
autant de membres que les structures déclarées. Au début des années 1890,
l'ensemble des sociétés de secours britanniques fédéraient entre 6 et 7
millions de mutualistes, soit plus de 50% des hommes adultes . En 1910, à la
veille de l'adoption du National Insurance Act marquant la première vague
d'étatisation du système social britannique, les friendly societies
regroupaient 12 millions d'adhérents, dont les trois quarts étaient assurés
contre la maladie. Les sociétés françaises se développèrent sur les mêmes bases
que les friendly societies britanniques . Néanmoins, on observe un important
retard puisque certains auteurs recensent moins de cinquante sociétés de
secours mutuels dans la France de 1800 . En dépit d'un relatif rattrapage dans
la seconde moitié du siècle (Graphique 1), les mutuelles françaises attirèrent
sensiblement moins de prévoyants que leurs homologues d'outre-Manche. A titre
d'illustration, elles ne dépassèrent le cap des 600.000 membres qu'en 1870,
soit soixante-dix après une Grande-Bretagne sensiblement moins peuplée. Pour
autant, les sociétés de secours mutuels françaises jouèrent un rôle moteur dans
la prise en charge des dépenses de santé (Graphique 2). Outre ces associations
mutuelles, une large panoplie d'offres prévoyantes s'est développée en dépit
d'un cadre réglementaire fort peu accommodant. Des mécanismes d'indemnisation
des périodes de chômage ou d'aide au placement et à la mobilité furent créés
par les syndicats et des officines spécialisées. Des dispositifs d'aide aux
familles nombreuses furent mis en place à l'instigation des patrons catholiques
sociaux . Enfin, des assureurs investirent le champ de la prévoyance sociale.
Ils commercialisèrent des assurances collectives accidents du travail, formule
révolutionnaire initiée par Hippolyte Marestaing au début des années 1860.
Ensuite, les assureurs concurrencèrent les sociétés de secours mutuels dans la
première moitié du XXème siècle, en proposant des couvertures maladie intégrant
les dépenses chirurgicales en plein essor.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3.2. Le développement de la prévoyance à long terme Au-delà des dispositifs
permettant de mutualiser les risques de tous les jours, on observait un
foisonnement d'arrangements privés apportant une protection contre les aléas du
cycle économique et du cycle de vie. Le report, prévoyance indifférenciée
permettant de faire face à une multitude de situations, s'est largement
démocratisé au XIXème siècle. A l'image des caisses d'épargne apparues en
Allemagne, Angleterre et Suisse dès la seconde moitié du XVIIIème, une caisse
d'épargne fut mise en place à Paris en 1818. Fonctionnant initialement comme
une caisse privée d'achat de titres publics, elle proposait d'aider les
personnes modestes à constituer un patrimoine . Peu à peu, des caisses de ce
type furent mises en place dans toute la France, au gré des initiatives
philanthropiques puis municipales. L'essor des caisses d'épargne fut
considérable puisque l'on recense 1.156 guichets et 2.227.000 livrets dès 1872
. S'y ajoutaient une myriade de structures libres, caisses patronales, sociétés
d'épargne spécialisées dans l'achat de valeurs à lots . Ces modes de
prévoyance, empruntant exclusivement aux techniques de report, ne posaient pas
de problème d'antisélection. Mais il n'en allait pas de même des différents
produits viagers qui se multiplient en Grande-Bretagne dès le XVIIIème
siècle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le berceau du viager se situe en Grande-Bretagne où l'on rencontre très tôt
des assurances mutuelles. Des clubs d'autoassurance fonctionnaient sur le
principe de la tontine, avec des associés versant une fois pour toute une somme
fixe qui était capitalisée de façon collective. A l'issue d'un délai convenu à
l'avance, la capitalisation, ou son produit, était répartie entre les associés
encore en vie. Cette technique permettait donc de protéger les survivants
contre les besoins financiers consécutifs au vieillissement. Rudimentaire,
puisque le montant des reversements était aléatoire, elle fut perfectionnée
avec l'essor du calcul actuariel. Dès 1762, la société mutuelle l'Equitable
proposa des contrats tarifés en fonction de l'âge des assurés, ce qui
permettait d'offrir une visibilité accrue au prévoyant. Dans la foulée, des
assureurs britanniques prirent l'habitude de garantir, en l'échange de primes
fixes, le versement ultérieur de capitaux ou de rentes dont le montant était
déterminé dès la souscription . En France, ces produits connurent un
développement sensiblement plus lent en raison de multiples interdits.
L'assurance vie, proscrite par les juristes durant la majeure partie de
l'Ancien Régime, fut timidement libéralisée en 1787. Mais la première Compagnie
royale d'assurance vie accumula les déconvenues. Ayant trop chèrement monnayé
le droit d'effectuer des opérations d'assurance, elle ne résista pas à
l'instabilité politique et financière associée à la tourmente révolutionnaire .
De même, les nombreuses associations tontinières qui se développèrent dans les
années 1790 succombèrent à l'issue des multiples revirements politiques et
monétaires . Les autorités, officiellement soucieuses de protéger les intérêts
des épargnants, remirent en place les anciens interdits. Il fallut attendre la
Restauration pour observer une relance de la production de viager. Encore
faut-il noter que l'offre française resta techniquement très en retard sur les
pratiques britanniques . L'usage du calcul actuariel était marginal et
certaines sociétés de secours mutuel s'étaient engagées à verser des
allocations aux sociétaires âgés sans constituer de provisions. Aussi les
économistes de l'époque font état de faillites probablement liées à un
phénomène d'autosélection . Dans un contexte d'uniformité des tarifs, les
prévoyants jeunes n'avaient pas intérêt à rejoindre les sociétés de secours
mutuels vieillissantes dans lesquelles les cotisations augmentaient pour suivre
l'évolution des dépenses maladie et retraite des sociétaires . Il est possible
que les actifs en bonne santé aient préféré créer leurs propres sociétés
d'entraide, ce qui aurait tari le recrutement et précipité le déclin des
sociétés préexistantes . Précisons néanmoins qu'il est impossible de mesurer
l'impact de ce phénomène d'autosélection sur le développement de la mutualité
française . Dans tous les cas, il apparaîtrait dangereux de conclure à une
défaillance de la prévoyance privée à long terme puisqu'on constate, a
contrario, que les assureurs et mutualistes britanniques surent sécuriser leur
production de viager. Il existe même de solides raisons de penser que l'offre
privée a nettement mieux supporté l'asymétrie informationnelle que ne le
supposent les théoriciens des défaillances du marché.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;4. Le processus de réduction de l'asymétrie
informationnelle&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'étude plus profonde du fonctionnement des premières protections sociales
apporte deux enseignements. D'une part elle révèle un processus de découverte
ayant permis d'acclimater l'offre privée à l'asymétrie informationnelle (4.1),
d'autre part elle montre que les pouvoirs publics n'ont pas correctement
intégré les contraintes de la prévoyance collective (4.2).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4.1. Un processus de découverte marchand plus efficace que ne le supposent
les théoriciens des défaillances Si l'on constate des défaillances au sein des
premières protections sociales, l'on observe aussi un processus d'essais et
erreurs ayant permis de minimiser les effets de l'asymétrie de l'information,
tant du côté du consommateur de soins que du côté du producteur de
sécurité.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4.1.1. Les consommateurs de soins protégés de l'asymétrie informationnelle
Les dispositifs privés de protection sociale ont aidé les consommateurs à
surmonter l'asymétrie de l'information inhérente aux relations avec les
professionnels de santé. Il en va notamment ainsi des sociétés d'entraide ayant
pris l'habitude de baliser le parcours de leurs malades dès le XIXème siècle.
Ces associations contractaient fréquemment avec un ou plusieurs praticiens
désignés et renouvelés à l'issue de votes annuels des sociétaires. Cela
permettait de cantonner l'essor des dépenses médicales puisque les
professionnels de santé, assurés d'un flux de clientèle régulier, consentaient
des rabais conséquents (Graphique 5). Cette pratique contractuelle, qui
attirait notamment de jeunes médecins n'ayant pas toujours de clientèle,
protégeait les sociétés d'entraide d'éventuels phénomène de demande induite et
des variations brutales des dépenses médicales. En effet, le risque était
transféré vers les professionnels de santé qui, en échange d'une rémunération
forfaitaire, s'engageaient à soigner tout ou partie des futurs malades d'une
société de secours mutuels. Cette pratique directive, fortement décriée par les
syndicats de médecins, n'était pas exclusive. Nombre de sociétés proposaient à
leurs adhérents des panels de médecins agréés se conformant à des pratiques et
tarifs médicaux préalablement définis . D'autres sociétés n'hésitaient pas à
salarier des praticiens isolés ou des équipes pluridisciplinaires, voire à
créer des dispensaires ou des cliniques . De même les sociétés de secours,
toujours soucieuses de l'intérêt de leurs malades, jouaient un rôle
d'intermédiaire sur le marché pharmaceutique. Elles décidaient collégialement
des traitements susceptibles d'être pris en charge par l'association et
négociaient ensuite des tarifs préférentiels auprès des industriels et
pharmaciens. Certaines sociétés d'entraide se dotèrent même ponctuellement de
leurs propres officines. Il semble que cette démarche d'internalisation, à
défaut d'assurer des économies significatives, ait permis de renforcer le
pouvoir de négociation des mutualistes .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4.1.2. Les producteurs de sécurité se protégent de l'asymétrie
informationnelle L'essor de la prévoyance privée s'est aussi accompagné d'un
processus d'essais et erreurs permettant aux producteurs de sécurité de
pérenniser leur activité en dépit de l'asymétrie informationnelle. Dès le
XIXème siècle, des procédures limitant l'antisélection ont été découvertes et
mises en place par les producteurs de sécurité et, plus particulièrement, les
mutualistes. En Grande-Bretagne, l'admission des nouveaux sociétaires a
généralement été conditionnée à un examen médical. De leur côté, les sociétés
françaises imposaient fréquemment des délais de carence connus sous le nom de
&amp;quot;stage&amp;quot; ou &amp;quot;noviciat&amp;quot;. En conséquence, au lieu d'attendre que leur état
sanitaire se dégrade, les prévoyants intégraient les sociétés d'entraide le
plus tôt possible. De même, certaines sociétés d'entraide ont mis en œuvre des
cotisations ou des droits d'entrée compensateurs modulés en fonction de l'âge
d'adhésion. Il s'agissait d'inciter les prévoyants à intégrer les mutualités
dès leur plus jeune âge, en leur proposant des cotisations ou des droits
d'entrée attrayants. En outre les structures décentralisées, telles que les
sociétés d'entraide, ont obtenu d'excellents résultats dans la lutte contre
l'aléa moral. Comme le remarquait Louis-René Villermé, les mutualistes
&amp;quot;individuellement intéressés à ce qu'aucun d'eux ne devienne, par son
inconduite, une charge pour la société &lt;a href=&quot;http://www.quelleretraite.com/post/2007/03/10/exer%C3%A7aient&quot; title=&quot;exerçaient&quot;&gt;exerçaient&lt;/a&gt; les uns sur les autres une mutuelle surveillance&amp;quot; .
Contrairement aux clients des compagnies d'assurance, les associés se
connaissaient bien, ce qui permettait de prévenir ex ante les comportements à
risque et de limiter ex post les prises en charge abusives. Gérant
collégialement les cotisations, visitant à tour de rôle leurs malades, les
sociétaires cultivaient le sentiment de dépendance réciproque et de
responsabilité mutuelle superbement dépeint par Frédéric Bastiat . Ainsi, s'il
est certain que l'antisélection et l'aléa moral ont suscité des faillites de
sociétés de secours mutuels ou d'assureurs, l'on ne constate pas de défaillance
généralisée. L'analyse des pratiques prévoyantes montre que les producteurs de
sécurité ont appris à se prémunir contre l'asymétrie informationnelle. Ils
l'ont cantonnée dans des limites acceptables, rendant ainsi possible l'essor
des protections sociales privées au XIXème siècle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4.2. Une intervention publique qui n'intègre pas les contraintes de la
prévoyance collective En revanche, à l’image des travaux de North et Thomas ,
il est possible de s’interroger sur l’impact de la réglementation publique sur
le développement des institutions de prévoyance. Dans la France de la seconde
moitié du XIXème siècle, on observe la mise en place d'une offre étatique
d'assurance sociale et d'une abondante réglementation de l'offre privée. Or,
faute d'intégrer les spécificités des marchés d'assurance, ces interventions
ont pu ralentir l’essor des protections sociales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4.2.1. Des assurances publiques en proie à une antisélection de grande
ampleur Un élément souvent occulté est l'échec des premiers dispositifs publics
d'assurance. D'une part les caisses nationales d'assurance en cas de décès ou
en cas d'accident ne percèrent pas sur leurs marchés respectifs , d'autre part
les offres publiques de retraite donnèrent lieu à des phénomènes
d'antisélection de grande ampleur . Dès 1850, le législateur mit en place une
Caisse de retraites ou rentes viagères pour la vieillesse. Adossé à la Caisse
des dépôts et consignations, cet établissement public à vocation sociale était
censé centraliser l'épargne des personnes modestes. Les dépôts, inscrits sur
des livrets individuels, étaient bonifiés puis transformés en rentes viagères
différées. Or cette formule, garantissant une pension aux retraités de plus de
60 ou 65 ans, ne rencontra jamais l'adhésion des personnes auxquelles elle se
destinait. Peu d'ouvriers et employés alimentaient leurs livrets (Tableau 1) et
l'essentiel des dépôts provenait d'employés des collectivités locales ou
d'administrations privées .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tableau 1: Nature des déposants à la caisse de retraites publique (France,
1850-1882). de 1850 à 1860 en 1860 en 1865 en 1869 en 1882 Ouvriers 62 400 8
892 8 257 6 282 17 925 Employés 25 593 6 694 1 912 1 751 2 830 Clergé et
professions libérales 8 197 168 206 137 145 Artisans patentés et marchands 1
940 122 55 126 Militaires et marins 11 40 26 15 Domestiques 123 98 118 114
Agriculteurs 40 54 58 Rentiers sans profession 626 648 804 714 Cantonniers 4
973 4 494 23 355 Gardes champêtres et forestiers 557 531 931 Source :
Hubert-Valleroux-1892, p. 725 &amp;amp; Block-1875, p. 359.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nombre d'économistes sociaux contemporains prétendent que cet échec est
révélateur des limites de la prévoyance libre, en insistant sur la faible
capacité d'épargne des ouvriers d'antan . Or, l'essor concomitant d'autres
formes de prévoyance, telles que les tontines ou les sociétés d'épargne, rend
cette explication hautement suspecte. Plusieurs indices laissent à penser que
les prévoyants modestes ont sciemment délaissé la caisse publique en raison de
son mode de calcul des rentes viagères. Disposant d'une espérance de vie
sensiblement inférieure à la moyenne, les ouvriers et employés arrivaient moins
fréquemment à l'âge de la retraite, ce qui rendait les rentes viagères
excessivement peu attrayantes (Tableau 3 page suivante, données en gras). Il
était donc normal qu'ils s'auto excluent et qu'a contrario la caisse publique
fasse l'objet d'une antisélection de la part de personnes aisées y déposant
leurs capitaux. Ces épargnants étaient en effet doublement favorisés par une
forte espérance de vie et les bonifications d'intérêt consenties par des
autorités qui croyaient, à tort, aider des personnes modestes. Ce mécanisme n'a
toujours pas été intégré lorsque le législateur vote, soixante ans plus tard,
les Retraites ouvrières et paysannes. La loi de 1910 instaurait des retenues
obligatoires sur le traitement des personnes modestes et leur promettait, en
contrepartie, des rentes viagères différées. Or, ces prestations étaient
calculées à partir de l'espérance de vie d'anciens rentiers, &amp;quot;têtes de choix&amp;quot;
ayant vécu sensiblement plus longtemps que les ouvriers et paysans des années
1910. Cette capitalisation publique obligatoire, qualifiée &amp;quot;d'escroquerie&amp;quot; et
de &amp;quot;retraite pour les morts&amp;quot; par Paul Lafarge, gendre de Karl Marx, suscita
naturellement l'opposition des milieux ouvriers. Cette loi &amp;quot;sociale&amp;quot; se solda
par un échec, une jurisprudence favorable ayant rapidement permis à de
nombreuses personnes modestes de s'auto exclure du dispositif (Tableau 2).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tableau 2 : L'auto exclusion des cotisants obligatoires et facultatifs
aux Retraites Ouvrières et Paysannes publiques. 1913 1914 1920 1928 Cotisants
obligatoires 2.700.000 1.600.000 stabilisation autour de 1.500.000 Cotisants
facultatifs 740.000 400.000 200.000 100.000 Source : Saly-1992, p. 281. Au
delà de cette absence de maîtrise de l'antisélection au sein de ces dispositifs
de prévoyance publique, l'on observe aussi que les autorités ont
involontairement pu entraver le processus d'évolution des protections sociales
privées.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4.2.2. Une régulation publique qui entrave le processus d'évolution des
protections sociales privées Sans entrer dans les arcanes de la réglementation
française de la seconde moitié du XIXème siècle, il importe de rappeler que les
pouvoirs publics ont passablement compliqué la tâche des gestionnaires des
premières protections sociales. Les autorités, qui se voulaient les protecteurs
de la Mutualité, ont mis en place une &amp;quot;législation tutélaire et méfiante&amp;quot; .
Dans un contexte d'absence de liberté d'association, les sociétés d'entraide
ont été organisées sur une base communale avec des effectifs plafonnés à cinq
cent membres. Contrairement aux friendly societies, fédérant parfois des
centaines de milliers d'adhérents, les &amp;quot;micro-sociétés&amp;quot; françaises ne purent
dès lors dégager des rendements d'échelle significatifs (Graphique 6). En dépit
d'une déperdition d'énergies charitables, elles avaient des frais de
fonctionnement conséquents et n'avaient pas la taille critique leur permettant
de développer en interne une expertise actuarielle . Handicapées par leur
faible assise financière, les mutuelles n'avaient pas le droit de se réassurer
entre elles et étaient contraintes d'externaliser la production de viager
auprès de la Caisse de retraites ou rentes viagères pour la vieillesse. Outre
les livrets, cet établissement public gérait des fonds communs fonctionnant
dans des conditions peu avantageuses pour les sociétaires puisque les retraites
étaient quelque peu aléatoires . Précisons enfin que les pouvoirs publics
réglementèrent tout aussi sévèrement les assureurs et firent preuve d'une
sévérité encore plus grande à l'égard des tontines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la démarche du régulateur était motivée par des intentions louables,
force est de constater qu'elle s'est avérée contre productive sur le long terme
. Le législateur français, qui avait tardivement libéralisé l'assurance, a
immédiatement réglementé les premières protections sociales, entravant ainsi
leur évolution. Les autorités n'ont pas laissé libre cours au fructueux
processus d'essais et erreurs ayant permis aux producteurs de sécurité
britanniques de découvrir les vertus du calcul actuariel. Elles ont maintenu
les producteurs de sécurité français du XIXème siècle dans un carcan
réglementaire, retardant ainsi la diffusion de la révolution actuarielle et
l'apparition de producteurs de sécurité de grande taille. Précisons que
l'interventionnisme public s'est dans une certaine mesure auto entretenu. Les
autorités, constatant les faiblesses des protections sociales privées,
tentèrent de les corriger en multipliant les réglementations. Il fallut
attendre 1898 pour qu’elles consentent à desserrer le corset réglementaire
entravant le développement de la mutualité. Ainsi, semble-t-il opportun de
remettre en cause les présupposés des théoriciens des défaillances du marché.
En dépit de l'asymétrie informationnelle, des protections sociales privées ont
pu se développer. Si l'essor de la prévoyance à long terme a été a priori moins
rapide que celui de l'assurance maladie, une part de responsabilité incombe aux
autorités . Négligeant les phénomènes d'antisélection et les contraintes de la
prévoyance collective, les pouvoirs publics français n'ont pas toujours su
offrir aux producteurs de sécurité un cadre juridique approprié. La démarche
des théoriciens du bien-être ne semble donc pas conforme à la réalité. D'une
part il est probable que les protections sociales privées n'ont pas disparu à
cause des présumées &amp;quot;défaillances du marché&amp;quot;, d'autre part la vision d'une
action correctrice de l'Etat n'est pas étayée. Dans ces conditions, il importe
de s’interroger sur les raisons ayant pu conduire le législateur à s’immiscer
dans le développement des premières protections sociales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;5. Un processus d'éviction des protections sociales privées
?&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'opposé de la démarche a historique des théoriciens du bien-être, il est
possible de proposer une analyse économique expliquant le processus de
réglementation puis la disparition des protections sociales privées et la mise
en place de la Sécurité sociale. Sans exclusivement réduire le processus
interventionniste à une froide maximisation sous contrainte, il convient de
remarquer que plusieurs éléments troublants conduisent à s'interroger sur les
choix publics. Il est probable que le législateur a infléchi le développement
des protections sociales privées en fonction de ses préoccupations politiques
(5.1) et financières (5.2).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5.1. Une intervention publique potentiellement guidée par des motivations
politiques et sociales Il est impossible de comprendre l'exceptionnelle dureté
du cadre réglementaire consenti aux premières protections sociales privées,
puis son évolution, si l'on n'intègre pas les préoccupations sécuritaires puis
électoralistes des autorités de la première et seconde moitié du XIXème siècle.
Les sociétés de secours mutuels françaises ont commencé à se développer à la
fin du XVIIIème, dans un contexte politique et social troublé. Leur essor a été
directement et indirectement freiné par des dispositions restreignant la
liberté d'association. D'une part, la loi Le Chapelier, proscrivant les
&amp;quot;rassemblements d'ouvriers et d'artisans du même état&amp;quot; a arrêté, ou retardé, le
développement des associations d'entraide ouvrière. D'autre part, l'absence de
libertés politiques et syndicales a suscité un phénomène de vases communicants
conduisant les autorités à durcir leur position vis-à-vis de la mutualité .
Faute de liberté d'association, un nombre non négligeable de militants
pré-syndicaux avaient en effet investi des mutuelles, qu'ils avaient transformé
en foyers de contestation sociale. A défaut de pouvoir détecter et dissoudre
toutes les structures contestataires, le Ministère de l'Intérieur prit
rapidement le parti d'interdire les sociétés de plus de 200 membres. A
l'évidence, ce seuil était incompatible avec la mise en œuvre de la loi des
grands nombres et la production de prestations viagères. Comme le résume André
Gueslin, si l'Etat toléra globalement les sociétés de secours mutuels durant la
première moitié du XIXème siècle, il &amp;quot;ne s'intéressait guère à elles que pour
les réprimer&amp;quot; . A partir de 1852, on observe un infléchissement sensible de la
position des pouvoirs publics désormais soucieux d'utiliser la Mutualité pour
renforcer la cohésion sociale. Comme auparavant, les autorités désiraient
entraver le développement des sociétés d'entraide professionnelles, dont les
membres étaient susceptibles de fomenter des troubles. Mais elles changèrent de
tactique en faisant désormais la promotion de sociétés de secours mutuels
approuvées. La création de ces mutuelles communales de moins de 500 membres
était confiée au maire ou au curé et l'Empereur choisissait les présidents
parmi les &amp;quot;bons relais du pouvoir central&amp;quot; . Comme le mentionne Olivier Faure,
cette mutualité était censée &amp;quot;convertir la classe ouvrière aux valeurs
dominantes&amp;quot; . Au delà de sa fibre sociale, Napoléon III souhaitait s'attirer la
sympathie de la classe ouvrière et mettre en œuvre un &amp;quot;césarisme socialiste&amp;quot; .
Cette voie, ultérieurement empruntée par Bismarck, l'a visiblement conduit à
appréhender la mutualité comme un &amp;quot;instrumentum regni&amp;quot; . Plus complexes, les
relations financières entre les autorités et les premières protections sociales
privées intéressent directement l'économiste. Tout aussi révélatrices du
caractère potentiellement intéressé de l'intervention publique, elles
permettent de mieux appréhender le processus ayant conduit à la mise en place
d'une Sécurité sociale monopolistique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5.2. Une intervention publique potentiellement guidée par des motivations
financières Outre les facteurs politiques et sociaux, il est possible que des
motivations financières puissent expliquer l'attitude des autorités vis-à-vis
des premières protections sociales. Les pouvoirs publics, qui avaient prohibé
l'assurance vie, sont devenus nettement plus conciliants à l'égard de la
prévoyance à partir du milieu du XIXème siècle. L'opposition initiale puis sa
levée, au moment où se met en place un vaste réseau de collecte des fonds de
prévoyance, laisse à penser que les choix publics ont été en partie influencés
par des préoccupations financières. Dans un premier temps, l'attitude des
autorités fut troublante. A l'instar de l'ordonnance de Colbert de 1681, les
jurisconsultes ont longtemps proscrit l’assurance vie qu'ils considéraient
immorale . Cette position était paradoxale puisque, comme le note Michel
Lacombe, les autorités commercialisaient dans le même temps une partie de la
dette publique sous des formes viagères . Aussi, est-il permis de s'interroger
sur la persistance de cet interdit, partiellement levé en 1787 lors de la vente
d'un privilège à la Compagnie royale d'assurance vie. Il est envisageable que
l'autorité ait souhaité retarder l'essor d'institutions d'assurance qui
auraient pu détourner les épargnants des différentes formes de dette publique.
A partir des années 1820 les pouvoirs publics ont, au contraire, intégré
l'intérêt que représentait l'essor de la prévoyance à long terme. Ils ont mis
en place un circuit drainant des fonds de la prévoyance libre vers un
établissement public les utilisant pour acheter des titres d'Etat. Aux termes
d'une loi de 1837, les caisses d'épargne déposaient leurs fonds à la Caisse des
dépôts et consignations qui les investissait en rentes. Ce montage représentait
en temps normal une aubaine pour le Trésor. En dépit de leur mauvaise
réputation, liée aux errements financiers de la période révolutionnaire, les
autorités n'étaient &amp;quot;plus jamais dans la situation de l’Ancien Régime, dont les
vices financiers tenaient à la difficulté de trouver des emprunteurs&amp;quot; . En
revanche, ce montage financier s'avérait problématique en période de troubles.
Les caisses d'épargne, tributaires de pouvoirs publics ayant utilisé les dépôts
pour financer le déficit public, ne pouvaient plus honorer leurs engagements
vis-à-vis de leurs déposants. C'est ainsi qu'un mouvement de run les mit au
bord de la faillite en 1848 . Aussi, par la suite, les autorités s'attelèrent
au drainage des fonds de prévoyance retraite, particulièrement bien adaptés au
financement de l'endettement public. La Caisse de retraites ou rentes viagères
pour la vieillesse est créée dès 1850. Les sociétés de secours mutuels seront
contraintes, ou incitées financièrement, de déposer leurs fonds de retraite
auprès de cet établissement adossé à la Caisse des dépôts et consignations. Ce
montage financier, qui présentait de réels inconvénients pour les épargnants et
leurs institutions de prévoyance, a clairement été conçu en fonction des
impératifs financiers des autorités. La Caisse de retraites était organisée
pour amortir de la dette publique : elle émettait des rentes viagères et
utilisait les dépôts pour racheter des titres de rente perpétuelle qu’elle
éteignait (Tableau 4). La pratique de l'amortissement fut abandonné en 1875,
mais les pouvoirs publics continuèrent d'étoffer leur circuit de financement.
Ils contraignirent notamment les institutions patronales de retraite à déposer
leurs fonds auprès de la Caisse nationale des retraites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce circuit financier, présenté par les autorités comme un gage de sécurité,
explique dans une grande mesure la faillite ultérieure de la capitalisation
française. L'épargne retraite de générations de prévoyants a été
systématiquement immobilisée à la Caisse des dépôts et consignations et
investie en titres publics. A partir des années 1920, ces actifs financiers ont
excessivement mal supporté l'inflation. Or, au lieu de revaloriser l'épargne
retraite, les autorités tentèrent de s'emparer des fonds et d'imposer, dès
1933, une &amp;quot;substitution du régime de répartition à celui de la capitalisation&amp;quot;
. Après un premier échec, cette opération fut réalisée en 1941 par René Belin,
précipitant ainsi le déclin des protections sociales privées. Quatre ans plus
tard les assureurs et mutualistes, qui avaient forgé une tradition de
prévoyance française plus que centenaire, allaient être exclus de la toute
nouvelle Sécurité sociale monopolistique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;6. Conclusion&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il découle de ce travail que l'approche des théoriciens du bien-être qui
prévaut dans la littérature consacrée aux questions sociales présente deux
limites. D'une part, il semble que l'offre privée n'a pas été défaillante au
sens où l'entendent les théoriciens des défaillances du marché. Une approche
dynamique montre qu'assureurs et mutualistes ont appris à cantonner l'asymétrie
informationnelle dans des limites compatibles avec l'essor de leur activité.
Aussi, il n'existe pas de raison de penser que les premières protections
sociales n'étaient pas été viables. Elles ont d'ailleurs subsisté dans des pays
tels que les Etats-Unis où la tradition assurantielle et mutualiste européenne
s'est épanouie dans un contexte réglementaire plus favorable. Ce résultat est
d'autant plus remarquable qu'a contrario les offres prévoyantes publiques
surmontaient nettement moins bien l'antisélection, comme l'illustre la
désaffection à l'égard des premières capitalisations étatiques françaises .
D'autre part, le rôle de l'Etat apparaît plus ambivalent que ne le supposent
les théoriciens du bien-être. Il est plausible que les protections sociales
privées aient été les victimes d'une défaillance du régulateur français . En
effet les pouvoirs publics, qui n'avaient visiblement pas intégré les
spécificités de la production de sécurité, ont potentiellement privilégié leurs
intérêts politiques et financiers aux dépens des prévoyants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Références&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
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Journal Officiel de la République française, séance du Sénat du jeudi 11
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