L'idée qu'on pourra compenser les déséquilibres de l'assurance vieillesse en
réalisant des économies sur la lutte contre le chômage revient sur le devant de
la scène, avec les propositions du ministre du Travail aux partenaires
sociaux.
Elle repose sur un enchaînement mécaniciste relativement simple : le
départ à la retraite des générations du baby boom devrait s'accompagner d'une
baisse durable du chômage. En effet, le nombre de personnes d'âge actif
stagnant ou diminuant, ces personnes devraient rencontrer moins de difficultés
à trouver ou conserver un emploi puisque le déséquilibre entre offre et demande
de travail devrait se résorber. Le chômage devrait donc diminuer et
l'assurance-chômage, à règles inchangées, devrait dégager un excédent qui
pourrait être utilisé pour financer une partie des surcoûts liés au
vieillissement.
À plusieurs reprises dans le passé, les pouvoirs publics ont déjà utilisé de
tels excédents conjoncturels de certains régimes sociaux pour compenser les
difficultés financières d'autres régimes. Lors de la réforme des retraites en
2003, ce mécanisme a de nouveau été proposé. Il a été prévu qu'une partie du
déséquilibre des régimes obligatoires de retraite du secteur privé pourrait
être financée par la baisse future du chômage. Il est donc fondamental de
savoir s'il y là une vraie piste où s'il s'agit d'une impasse.
Le premier écueil avec une telle proposition est qu'elle nous conduit à
espérer financer des besoins certains avec des économies hypothétiques.
Il n'existe en réalité aucune certitude que le vieillissement
s'accompagnera, mécaniquement, d'une baisse du chômage. De même que la
persistance d'un taux de chômage élevé en France, depuis plus de 25 ans, n'est
pas due à une démographie trop dynamique, il n'y pas de raison de croire que le
départ à la retraite des générations du baby boom va inversement résorber tous
nos problèmes.
En effet, comme l'a magistralement exposé à maintes reprises le démographe
Alfred Sauvy, le chômage n'est pas lié à des phénomènes démographiques, mais
économiques. C'est une illusion de penser qu'il résulte d'un excédent de
population. Dans une économie qui fonctionne, le nombre d'emplois possibles ne
connaît pas de limites, car les efforts créatifs des uns ouvrent des débouchés
pour le travail des autres.
L'expérience des trente glorieuses avec un taux de chômage inférieur à 5 %,
une natalité forte, un afflux de main d'œuvre en provenance d'Algérie ou du
reste du monde montre bien que dynamisme économique et démographique peuvent
aller de pair. Ce n'est que lorsqu'il n'y a plus assez d'individus qui
entreprennent, créent des affaires et les développent, que le chômage
s'installe durablement, à l'image de ce qui s'est passé depuis les années
1970.
Comme l'exposait Sauvy, faute de l'avoir compris, des pays comme la France
« créent du chômage et, une fois obtenu ce beau résultat, accusent les
hommes d'être en trop », en cédant aux sirènes malthusienne. C'est ainsi que
toutes les politiques de lutte contre le chômage à base de réduction du temps
de travail ou d'abaissement de l'âge de la retraite ont systématiquement
échoué.
A contrario, l'observation des évolutions dans les pays de l'OCDE entre 1973
et 1996 montre que la croissance de la population active et celle de l'emploi
peuvent aller de paire. Les États-Unis et le Canada, qui ont aujourd'hui des
taux de chômage sensiblement inférieurs à celui de la France, ont connu une
croissance nettement plus rapide de leur population active. Ces résultats
contredisent la thèse selon laquelle la croissance du chômage serait une simple
conséquence de celle des ressources de main-d'oeuvre.
En fait, le chômage dépend étroitement de facteurs structurels, dont
l'évolution est d'autant plus incertaine que la capacité d'innovation et de
création, dans une économie vieillissante, risque d'être difficile à conforter.
Selon le Conseil d'orientation des retraites, « le départ à la retraite
des générations nombreuses du baby-boom ne devrait avoir que très peu, voire
pas d'effet à moyen et long terme sur le taux de chômage ».
Le second écueil est qu'il est peu probable que les excédents de l'assurance
chômage – si jamais il y en a – permettent de contrebalancer les déficits de
l'assurance vieillesse à long terme.
Dans son dernier rapport de janvier 2007, le Conseil d'orientation des
retraites montre qu'il faudrait que le chômage redescende à 4,5 % à partir de
2015 pour équilibrer les comptes en 2020, en compensant les déficits du régime
général par les excédents de l'assurance chômage. Et le conseil d'ajouter
qu'« en revanche, si la situation du marché du travail ne s'améliorait pas
suffisamment … des besoins de financement
apparaîtraient en 2020 même en tenant compte des recettes envisagées en
2003 » suite à la réforme Fillon.
Or, l'expérience des 25 dernières années en France, avec un taux de chômage
moyen deux fois supérieur à celui employé dans ces projections, conduit à
relativiser grandement cet objectif, d'autant plus qu'à ce jour, ni l'UNEDIC,
ni la Sécurité sociale n'ont apuré la dette accumulée au fil des années.
Le principe de prudence conduit donc à considérer, comme les membres de la
commission Pébereau, que « dans le meilleur des cas, seule une partie
limitée du déséquilibre prévisible des régimes obligatoires pourra être
compensé par l'amélioration de la situation de l'emploi ». Il ne faut pas
compter sur les économies potentielles relatives aux indemnisations de chômage
pour financer l'avenir des régîmes de retraite !